Rencontre avec plusieurs auteurs et autrices autour du recueil « Au cœur de la forêt »

Gros zoom sur ce recueil publié chez Auzou, dont les droits sont reversés à l’association Up2green Reforestation ! Rencontre avec Christine Féret-Fleury, Charlotte Bousquet, David Bry & Fabien Fernandez !

Mes Premières Lectures : Bonjour, et merci de prendre la parole sur Mes Premières Lectures ! Pour commencer, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Christine Féret-Fleury : j’écris pour la jeunesse, et aussi pour les adultes, depuis une vingtaine d’années (aïe, déjà !). Toutes les formes de littérature et tous les genres littéraires me passionnent. Ce qui explique ma boulimie d’écriture !

David Bry : Bonjour ! Je suis David Bry, auteur d’imaginaire à l’esprit vagabond. J’écris aussi bien de la fantasy à tendance dramatique (Que passe l’hiver, aux éditions de l’Homme sans Nom, réédition poche chez Pocket) que de l’uchronie citadine un peu plus optimiste (Le garçon et la ville qui ne souriait plus, éditions Lynks).

Fabien Fernandez : Je suis auteur, illustrateur et (board) game designer. J’écris des romans pour les jeunes et les plus vieux, des livres-jeux et j’illustre parfois aussi un peu. Mon dernier roman est Nola Forever et je travaille actuellement sur la scénarisation d’un jeu Vampire Chapters Montreal.

Charlotte Bousquet : Je suis autrice et scénariste, éditrice à mes heures. J’écris pour les adolescents, les adultes dans des genres très différents : fantasy, fiction réaliste, polar, anticipation, roman historique, bédé, etc. À ce jour, j’ai publié je pense un peu plus d’une quarantaine d’ouvrages.

Mes Premières Lectures : Vous venez de publier une anthologie un peu particulière, Au cœur de la forêt, regroupant 10 nouvelles de différents auteurs et autrices, et célébrant la forêt. Tous les droits d’auteurs et la part de l’éditeur seront reversés à l’association Up2green Reforestation, qui favorise la reforestation à travers le monde. Comment est né ce projet ? Quelles ont été sa genèse et ses étapes ?

Christine Féret-Fleury : Je sortais d’un cinéma du quartier latin où je venais de voir la passionnant (et inquiétant) documentaire de François-Xavier Drouet, Le Temps des forêts. Et de découvrir que les problèmes de déforestation concernaient également la forêt européenne, majoritairement gérée de manière industrielle : on plante par exemple, dans de nombreuses parcelles, une espèce à croissance rapide comme le pin Douglas, pour obtenir un rendement maximum et une rentabilité à court terme. Le problème, c’est que cette pratique conduit à une destruction du biotope, à un appauvrissement des sols… Des agents de L’ONF protestent contre ces pratiques, mais ils ne sont pas écoutés.

Après la séance, je me suis dit : « Qu’est-ce que je peux faire ? » J’avais envie de réunir des amis et d’acheter une forêt pour la gérer de manière écoresponsable… mais il faut des fonds, un savoir-faire. Que suis-je capable de faire ? me suis-je dit alors. Raconter des histoires. C’est comme cela que l’idée de l’anthologie est née. Je me suis adressée aux éditions Auzou, qui ont tout de suite adhéré au projet. C’était parti !

Fabien Fernandez : La graine du projet est Christine Féret-Fleury qui a soumis le projet aux éditions Auzou (qui ont tout de suite accepté). Après quoi, Christine et l’éditrice nous ont simplement donné carte blanche. La seule contrainte était que nous ayons des approches différentes entre auteur.ices sur le thème de la forêt. Charlotte Bousquet : L’idée est venue de Christine Féret-Fleury, qui souhaitait porter un projet pour la planète et la reforestation. Les éditions Auzou ont tout de suite accepté l’idée et aujourd’hui, mille arbres ont été plantés, grâce à cette anthologie, par l’association Up2green Reforestation.

Mes Premières Lectures : Comment avez-vous choisi l’association et quels sont ses moyens d’action ?

Christine Féret-Fleury : Le choix de l’association s’est fait après discussion avec Gautier Auzou et Krysia Roginski, mon éditrice. Nous avons favorisé Up2green Reforestation parce que c’est une ONG qui initie des programmes partout dans le monde, et qui propose également des projets à destination des écoles, pour sensibiliser les jeunes aux problèmes environnementaux et leur permettre d’agir concrètement. Les bénéfices de l’anthologie vont permettre de planter plus de 1000 arbres : fruitiers, grenadiers, amandiers, manguiers… dans l’état du Gujarat, en Inde, où une très grande partie de la population vit sous le seuil de pauvreté. Les familles seront accompagnées et formées à la gestion des sols et des ressources en eau.

Fabien Fernandez : C’est l’éditrice d’Auzou qui a sélectionné Up2green. Nous avions probablement un droit de veto sur le choix mais je n’ai pas grand-chose d’autre à ajouter que : super, car en plus cela implique les populations vivant où les arbres sont plantés. Ce n’est donc pas juste un paquet de graines lâché au milieu de nulle part, il y a une implication locale et un suivi qui permet de créer des cercles vertueux arbres-humains.

Mes Premières Lectures : Comment le choix des différentes nouvelles s’est-il effectué ?

Christine Féret-Fleury : Nous avons rassemblé neuf autrices et auteurs (dix en me comptant), sans leur donner de contraintes particulières : le thème devait être la forêt et c’était tout ! Il n’y a pas eu de choix à faire car chaque nouvelle était belle… et différente des autres.

Mes Premières Lectures : Pouvez-vous nous présenter brièvement votre texte et les sources d’inspiration de ce dernier ? Quel rapport entretenez-vous avec les forêts, les grands espaces, la nature… ?

Christine Féret-Fleury : J’ai choisi de faire parler « le dernier arbre ». C’est donc une dystopie : nous sommes dans un monde d’où la forêt a disparu. Et c’est cet arbre qui nous rappelle, en conteur plein de sagesse et d’une mémoire séculaire, que notre histoire humaine et celle de la forêt sont étroitement liées. Et quelles seraient les conséquences si nous continuons à l’oublier pour ne penser qu’au profit.

Quant à mon rapport avec la forêt, il est ancien et profond : ma grand-mère vivait tout près d’une très belle forêt, la forêt de Tronçais dans l’Allier. Les arbres sont mes compagnons de toujours, et la forêt l’endroit où j’aime marcher quand j’ai besoin de paix, d’un silence habité, ou d’un lieu amical pour prendre une décision difficile.

David Bry : « Des rêves d’enfants » est un texte d’engagement et de symboles. Il parle d’un petit garçon cloué dans un fauteuil roulant et de la cabane perchée dans les arbres dans laquelle il jouait avant son accident, cabane menacée par l’agrandissement d’un parking. La nouvelle traite de l’amour fraternel, de l’amitié, de ce qui nous fait tenir dans la vie qu’on soit enfant ou adulte.

J’ai voulu dans ce texte parler de résignation. Le jeune héros est en fauteuil roulant, ne pourra plus marcher. Il pourrait s’arrêter là, cesser de sourire, de rêver, d’espérer — et il y aurait des raisons à cela. Mais, aidé entre autres par son frère, il ne s’y résignera pas, quand bien même tout lui semble perdu. C’est la même chose pour la Terre, pour les arbres, les océans, les animaux, les rivières. Il y aurait des raisons de croire que tout finira mort et gris de pollution. Faut-il pour autant baisser les bras ? Je ne crois pas. Ou, plus exactement, je ne veux pas le croire. Des rêves d’enfants parle de ce combat contre la résignation. Nous sommes tous ce petit garçon en fauteuil roulant, face à un choix. Laisser faire, ou porter haut nos valeurs et nos combats.

David Bry : Je suis quelqu’un de foncièrement rural. J’aime le bruit des vagues, la couleur des champs, de l’automne, l’odeur des forêts, la minéralité des montagnes, le vent dans mes cheveux et sur mon visage, le silence, cette impression d’être minuscule au cœur de la nature. Je peux marcher des heures, seul ou accompagné, dans n’importe quelle campagne, n’importe quel bois, et en serais heureux. Alors, quand on m’a proposé de participer à cette anthologie, j’ai évidemment répondu présent.

Fabien Fernandez : Ma nouvelle traite du refuge qu’est la forêt pour un jeune garçon qui vient d’arriver dans un collège où il ne connait presque personne. Dans le fond, on retrouve un soupçon de Wyld américain, ou plus simplement de la peur ancestrale que la forêt provoquait auprès des européens (dois-je passer cette phrase au présent ?). Cette entité incontrôlable pleine de dangers et de mystères. Au final, j’aborde le sujet des idées reçues, tant sur l’humain que sur la nature.

Quand j’étais jeune, je vivais à côté d’un bois, je n’y allais pas si souvent mais c’était un lieu à part avec des endroits étranges, des carrières de sable où jouer, des coins où faire des bêtises… Quand maintenant je voyage, j’aime à faire un saut dans ces endroits plus ou moins isolés de la civilisation. Il n’y a pas deux forêts identiques, c’est aussi simple que banal à dire : la vie est différente dans chacune d’elles et une fois qu’on se trouve en leur cœur, on en perçoit véritablement sa vie.

Charlotte Bousquet : Il y a deux ans, j’ai eu la chance de croiser le regard et la route de Bao, une panthère de Chine. À la suite de notre rencontre, j’ai rêvé de forêts semblables à celle de la nouvelle et je me suis demandé s’il ne s’agissait pas d’un lieu ancestral, commun à l’histoire de toutes les espèces animales – dont nous faisons partie. J’ai toujours été plus à l’aise dans la nature qu’en ville. Ces dix dernières années, c’est devenu un besoin vital. J’aime les forêts, les espaces arides, les chemins perdus… et je trouve terrible que la nature soit grignotée, dévorée, par les prétendus besoins humains (qui sont généralement ceux du capital).

Mes Premières Lectures : La littérature en général, et jeunesse tout particulièrement, vous semble-t-elle indissociable de l’engagement ?

Christine Féret-Fleury : Toute forme d’activité artistique me semble indissociable de l’engagement – même quand cet engagement n’est pas conscient, ou seulement à demi-conscient. En peignant, en composant, en écrivant, en sculptant, en tournant des films, etc., nous livrons notre sensibilité, notre vision du monde, partageons nos indignations et nos espoirs, y compris (surtout, dans le cas de la littérature de jeunesse) avec les générations qui nous suivent et dont la tâche va être bien lourde…

David Bry : Absolument ! La littérature, en nous faisant vivre tant de vies en dehors des nôtres, différentes des nôtres, nous ouvre les yeux sur des combats, des situations que nous n’aurions peut-être pas appréhendées sans cela. Alors comment pourrions-nous, les auteurs, ne pas parler de convictions, d’humanisme, de philosophie dans nos textes ? Comment ne pas partager nos espoirs, nos craintes, nos engagements ? Le lecteur, ensuite, s’en emparera ou pas, partagera ou pas notre avis.

Il me semble indispensable d’aborder ces sujets humains, d’avenir, de société, y compris auprès des plus jeunes. Nos idées et notre pensée se construisent tout au long de notre vie et, pour ce faire, elles ont besoin de matière. Le rôle de la culture et de la littérature en particulier, au-delà du divertissement, est de fournir cette matière, cette réflexion sur le monde et sur l’autre.

Visuel de l’exposition « Ne les laissez pas lire ! Polémiques et livres pour enfants », qui se tient à la BnF jusqu’à la fin décembre.

Fabien Fernandez : Oui. Pas forcément un engagement politique ou un engagement éthique, mais un engagement de soi. Quand j’écris, je m’investis. Alors, comme je suis engagé sur certaines causes, probablement que cela se perçoit d’une manière ou d’une autre dans mes histoires. Et j’imagine de fait, que comme les lecteurs achètent mes livres, ils y trouvent leur compte. Raconter des histoires sans s’y plonger ne fonctionne pas pour moi, il me faut toujours au moins une infime partie pour m’y attacher pour que je le fasse correctement jusqu’à la fin.

Charlotte Bousquet : Au départ, la question est faussée. À moins d’être une intelligence artificielle qui pond des algorithmes sans émotion ni implication, il est impossible d’écrire sans engagement – de soi, au minimum. Il y aura toujours des gens qui diront « je raconte juste des histoires », mais si on gratte, on trouvera une part d’eux-mêmes, de leurs idées, de ce qui les touche ou pas. Ceci étant posé, je suis convaincue qu’aujourd’hui, les littératures, sous toutes leurs formes, sont des armes pour éveiller les consciences ou du moins poser des questions. Me concernant, plus particulièrement : j’écris avec mes tripes et mes valeurs…

Mes Premières Lectures : L’anthologie a été victime de son succès en librairie. Il me semble qu’une nouvelle réimpression est en cours ?

Christine Féret-Fleury : Oui, et c’est une grande joie ! J’ai envie de remercier les lectrices et les lecteurs, les libraires, les bibliothécaires qui ont joué le jeu et qui nous soutiennent dans ce projet. Grâce à elles et eux, d’autres arbres seront plantés, d’autres familles verront leurs ressources et leur environnement s’améliorer.

Fabien Fernandez : Plusieurs milliers d’exemplaires ont été vendus en 15 jours et j’espère que cela continuera comme ça car plus nous vendons d’anthologies Au cœur de la forêt, plus nous planterons d’arbres et, à notre échelle, plus nous aiderons la planète.

Charlotte Bousquet : C’est génial ! Cela veut dire que les gens sont de plus en plus conscients de l’urgence climatique, de l’importance qu’il y a de se bouger pour rétablir l’équilibre – ou renverser la vapeur…

Mes Premières Lectures : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Christine Féret-Fleury : Oui. Qu’il ne faut pas s’arrêter là.

David Bry : Un simple merci aux éditions Auzou et à Krysia Roginski pour la mise en place de ce projet, à Christine Féret-Fleury qui en a eu l’idée, et à Charlotte Bousquet qui m’a permet d’intégrer l’équipage. Les combats victorieux se mènent rarement seuls. À plusieurs, on peut changer le monde, même à la marge, même pour quelques arbres. Et rien que ça, ça en vaut la peine.

Car il ne faut jamais se résigner :).

Fabien Fernandez : Mon prochain roman paraitra chez Scrinéo en mai 2020… L’héroïne fera un passage en forêt norvégienne.

Charlotte Bousquet : Je souhaite que cette anthologie permette de planter non pas mille, mais dix mille, cent mille arbres.

Mes Premières Lectures : Pouvez-vous présenter votre ONG ainsi que sa philosophie ?

Up2green : Up2green Reforestation est une ONG française fondée en 2009. Depuis 10 ans, nous avons planté près de 6 millions d’arbres dans plus de 12 pays sur 3 continents avec plus de 8000 familles impliquées. Up2green Reforestation regroupe et travaille en collectif avec plus d’une dizaine d’associations, françaises et locales dans les pays concernés, permettant d’échanger les bonnes pratiques et de diversifier les programmes de reforestation communautaire.

Mes Premières Lectures : Effectuez-vous beaucoup de partenariats ?

Up2green : Up2green Reforestation s’applique à former des partenariats avec tous types de structures, notamment autour de la culture et de l’importance des forêts pour toucher un plus grand nombre de personnes. Grâce aux éditions Auzou et aux auteurs et autrices du recueil Au Cœur de la forêt, nous allons pouvoir planter 1000 arbres en Inde mais aussi introduire le thème de la protection de la forêt auprès de nombreux enfants en France.

Nous soutenons aussi des projets comme La Légende de Cyrilla, un conte musical qui sensibilise les jeunes aux bienfaits de la nature et nous travaillons avec les collectivités ; nous sommes en train de monter un partenariat avec la ville d’Istres pour planter des arbres dans notre programme dans les Andes colombiennes et pour développer notre programme éducatif « Ma classe, ma forêt » dans les écoles de la ville.

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