Interview autour des chroniques de Prydain

Discussion avec la traductrice et la maison d’édition, pour revenir un peu plus en détails sur ce classique de la littérature jeunesse et fantasy !

« Et j’ai pris une décision. Je me moque bien de ce que peuvent dire les gens. C’est une question de justice. Si tu as droit à ta quête, alors moi aussi. Voilà, c’est aussi simple que ça. »

Mes Premières Lectures : Bonjour et merci de répondre à nos questions ! Pour commencer pourriez-vous vous présenter ainsi que les éditions Anne Carrière pour nos lecteurs ? / Marie, pourriez-vous vous présenter ainsi que votre parcours pour nos lecteurs ?

Anne Carrière éditeur : Nous sommes une maison généraliste, publiant de la littérature (e.g., Les Simples de Yannick Grannec), de la non-fiction (e.g., Sortir du trou, lever la tête de Maïa Mazaurette) et de la jeunesse.

Marie de Prémonville : Je suis traductrice indépendante depuis maintenant 24 ans. J’ai fait des études de lettres et d’anglais en parallèle car je n’arrivais pas à choisir entre les deux langues ! L’alliance parfaite était donc la traduction, et ce métier me procure de très grandes joies car c’est à la fois un métier de l’ombre et un métier de passeur. Quand je traduis, les lecteurs sont bien réels dans ma tête !

J’ai traduit à ce jour une centaine de livres, dont un certain nombre en littérature jeunesse et young adults. Je travaille très régulièrement pour les éditions Anne Carrière depuis 2006, et j’ai été emballée par la proposition de Stephen Carrière de traduire toute la série de Prydain.

Mes Premières Lectures : Vous venez de sortir les premiers tomes des Chroniques de Prydain de Lloyd Alexander : Le livre des trois puis Le chaudron noir, traduits par Marie de Prémonville. Comment et pourquoi avez-vous souhaité publier l’intégralité de ce cycle jeunesse en France aujourd’hui ?

Anne Carrière éditeur : Le cycle de Prydain de Lloyd Alexander n’avait jamais été publié en intégralité. Et c’était une injustice à corriger : ces cinq tomes forment une des plus belles sagas de l’histoire de la Fantasy. Les Chroniques de Prydain furent d’ailleurs récompensées par les plus grands Prix littéraires aux États-Unis lors leur parution. Le film de Disney, Taram et le chaudron magique, inspiré des deux premiers tomes, a un peu « caché » au public français la richesse littéraire de la série. Nous sommes très fiers de redonner à ce trésor sa place dans les librairies françaises. Prydain mérite de s’installer dans les bibliothèques des jeunes lecteurs entre Narnia et Le Hobbit.

Mes Premières Lectures : Pouvez-vous nous présenter rapidement l’intrigue du premier tome, qui lance toute l’aventure ?

Anne Carrière éditeur : Le jeune Taram est un apprenti porcher qui rêve d’aventures et de combats à l’épée. Pour sauver son pays menacé par la contrée voisine d’Annuvin, le Pays de la Mort, Taram devra affronter l’abominable Arawn et son seigneur de guerre, le Roi Cornu, monstre sanguinaire au masque à ramures de cerf. Pour l’épauler dans cette tâche, il s’entoure de compagnons inattendus : Eilonwy, la jeune princesse au caractère bien trempé ; Fflewddur, l’ancien roi devenu barde errant ; Doli, le nain revêche qui s’échine à devenir invisible ; et une créature étrange et sympathique du nom de Gurgi. Sans oublier Gwydion, le grand prince et héros de guerre. Avec leur aide, Taram partira à la recherche de Hen Wren, le cochon blanc dont les prophéties pourraient être le seul espoir de sauver Prydain, et qu’Arawn rêve lui aussi d’attraper. Il affrontera l’enchanteresse Achren, aussi belle que maléfique, rencontrera un peuple minuscule vivant sous terre, et devra mener ses compagnons à bon port avant les troupes de l’ignoble Seigneur de la Mort.

Mes Premières Lectures : Quels sont les défis que représente un projet éditorial de cette ampleur ?

Anne Carrière éditeur : Nous avons fait le seul pari possible : confier à une grande traductrice les cinq tomes et tous les lancer sur une année. Trop de jeunes lecteurs (et de libraires) ont été déçus par les éditeurs qui lancent une série et s’arrêtent en chemin par manque de résultats immédiats. Or, Prydain, c’est un feuilleton passionnant construit pour gagner en profondeur à chaque tome. Nous vous promettons que vous commencerez par vous amuser, vous attacher à une troupe de personnages incroyables, que vous vibrerez avec eux en affrontant les dangers. Mais nous vous promettons aussi que vous serez bouleversés par la dimension philosophique que vous découvrirez dans la deuxième partie de la saga et que son final épique vous arrachera les plus grands plaisirs ainsi que quelques larmes au moment de dire au revoir à nos héros.

Mes Premières Lectures : Marie, comment avez-vous abordé et organisé votre travail de traduction ? Quels sont les passages ou termes qui vous ont particulièrement interpellés ?

Marie de Prémonville : S’attaquer à une série n’est pas tout à fait la même chose qu’aborder un ouvrage unique, car il faut dès le départ avoir un sens de la continuité et de la cohérence entre les différents tomes. J’ai donc commencé par commander la série en Angleterre, puis j’ai lu les cinq tomes pour me faire une idée de l’intégralité de l’intrigue et de l’évolution des personnages et des relations entre eux. Comme il s’agit d’une œuvre initiatique, il fallait que le cheminement de Taram soit cohérent.

Ce qui m’a plus dans cette série, c’est l’ambiance médiévale, le recours à des termes spécifiques à cette époque (dans les tenues vestimentaires, les armes, les paysages…) et les noms de lieux et de personnages gallois, tellement chantants à l’oreille ! Il fallait respecter l’ambiance du Moyen Âge, éviter les anachronismes, tout en maintenant un registre de langage abordable pour les plus jeunes lecteurs. C’était un beau défi, qui suscite un dialogue toujours riche avec l’éditeur et la relectrice. Et puis il fallait établir une sorte de « bible » des cinq volumes pour ne pas faire d’erreurs (noms de lieux et de personnages, termes spécifiques, relations entre les personnages…) Un document auquel je me suis donc référée pendant tout le travail de traduction et qui est fort utile. Je me rappelle par exemple qu’il était difficile de déterminer à partir de quand les personnages passaient du vouvoiement au tutoiement (en plus certains étaient princes ou princesses, d’autres porchers, d’autres encore rois de tout petits domaines…)

Heureusement que la relecture de l’équipe était très minutieuse derrière !

Mes Premières Lectures : Le cycle rappelle par de nombreux aspects la mythologie celtique et de nombreux noms s’en inspirent. Était-ce une difficulté supplémentaire pour la traduction ?

Marie de Prémonville : Ce n’est pas vraiment une difficulté, dans la mesure où il était possible de conserver la plupart des noms, qui sont très beaux à l’oreille et créent tout de suite une atmosphère celtique. Cependant, il arrive parfois qu’on doive modifier les noms, soit pour rendre une expression plus fluide (les « Marécages de Morva » sonne mieux que les « Marais de Morva », par exemple), soit parce que le nom tel quel ferait sourire en français (ainsi, un personnage nommé… Craddoc est devenu Carddoc) Il faut parfois aménager un peu la graphie d’un nom pour restituer les sonorités (« ou » pour « u » en anglais), ou adapter un nom qui est lui-même une onomatopée (« Kaw » le corbeau – « caw » signifiant croasser – est donc devenu « Croa » le corbeau).

Mes Premières Lectures : Ces romans ont notamment inspiré Taram et le Chaudron magique de Walt Disney en 1985. Je ne crois pas que ce dessin animé ait d’ailleurs rencontré le succès escompté. Que pensez-vous de cette adaptation ?

Marie de Prémonville : Avant d’avoir lu et traduit tout le cycle des Chroniques de Prydain, j’avais bien aimé le film, sans toutefois le placer parmi mes œuvres préférées de Walt Disney. Maintenant que j’ai traduit les livres, j’avoue que je comprends pourquoi le film n’a pas rencontré le succès qu’espéraient les studios. Pour être franche, il est très en dessous de la qualité des livres. Je sais qu’il a fallu condenser les deux premiers volumes en une seule aventure, mais même avec cette contrainte, il aurait fallu mieux rendre l’émotion, l’héroïsme, le courage, et aussi le côté riche et complexe de l’intrigue. Eilonnwy et Gurgi par exemple sont très simplifiés (pour ne pas dire bêtifiés) dans le film et c’est dommage. À mes yeux, les livres sont bien supérieurs au film car les personnages sont beaucoup plus riches, complexes et émouvants que ce que donne à voir le film. Et même pour un jeune public, il aurait été possible (et souhaitable) de placer la barre plus haut. On a tendance à sous-estimer les capacités de compréhension et de réflexion des pré-adolescents, et je pense que c’est une grosse erreur. Lloyd Alexander traite ses lecteurs avec intelligence, tendresse et respect, et ça se sent dans toute la série, qui gagne en intensité et en beauté au fil des tomes.

Mes Premières Lectures : À titre personnel, quel est votre personnage préféré du cycle et pourquoi ?

Marie de Prémonville : Il est très difficile de répondre à cette question ! Ils sont tous attachants pour des raisons différentes, depuis Taram, le héros du cycle, jusqu’aux personnages plus secondaires comme le roi Smoit par exemple… Pour ma part, même si j’aime énormément l’évolution de Taram au cours du cycle (quelle formidable prise de conscience !), j’avoue que le personnage qui m’a le plus touchée est Eilonwy. C’est une jeune fille courageuse, très moderne, intelligente et pleine d’humour… La relation entre elle et Taram est formidablement mise en scène et très touchante. J’aime aussi beaucoup Gurgi, la créature poilue qui accompagne Taram et devient son fidèle compagnon. Lui aussi évolue énormément au cours du cycle, et il m’a plus d’une fois mis les larmes aux yeux. Enfin, Fflewddur, le roi barde, est pour moi un personnage très riche, qui lui aussi dépasse ses défauts et ses craintes au fil des aventures.

Et comme je le disais, les personnages secondaires sont également très réussis. Je pense par exemple à tous ceux que rencontre successivement Taram dans le volume 4 (Taram chevalier errant). Chacun d’eux lui permet de comprendre quelque chose de capital pour lui-même et le fait progresser. Il y a dans tous les personnages de Lloyd Alexander (aussi bien dans le camp des gentils que dans celui des méchants !) une grande richesse. C’est vraiment rare dans une série pour la jeunesse.

Mes Premières Lectures : Quelles sont les dates de parution prévues pour les prochains tomes ?

Anne Carrière éditeur :

  • T.3 Le Château de Llyr, mai 2020
  • T.4 Taram chevalier errant, juin 2020
  • T.5 Le haut Roi, octobre 2020

Mes Premières Lectures : Le mot de la fin vous appartient !

Marie de Prémonville : Le mot de la fin sera personnel… J’ai une fille de presque 9 ans qui est une lectrice acharnée depuis toute petite. Elle lit de tout, tout le temps. Pour elle, c’est une drogue. Elle a lu tous les Harry Potter avant ses 8 ans et dévore les séries (des Royaumes de feu jusqu’à la Guerre des clans en passant par les Gardiens des cités perdues). Donc nous achetons et empruntons énormément de livres jeunesse et j’ai beaucoup de points de comparaison avec Prydain.

Du fait de mon activité, je travaille à la maison et elle me voit souvent traduire. Elle regrette souvent que je ne travaille pas plus pour la jeunesse !

Pendant les mois de travail sur les Chroniques, elle venait sans cesse lire par-dessus mon épaule, me demandait des nouvelles des personnages et de leurs aventures, me donnait même parfois des conseils ! Par certains aspects, elle me fait beaucoup penser à Eilonwy ! Je comptais attendre la sortie de toute la série pour la lui offrir (pour qu’elle ne soit pas frustrée de devoir attendre entre les volumes) mais on ne tiendra pas aussi longtemps, car elle a hâte de s’y mettre. Et je serai très fière que ma fille lise cette série, non seulement parce que je suis fière de l’avoir traduite, mais parce que je sais déjà que ce sera une aventure qui la marquera pour longtemps.

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